Eitetsu Hayashi, Maître de Rythme

Je vous parle aujourd’hui d’un homme qui s’appelle Eitetsu Hayashi. Eitetsu grandit dans un temple bouddhiste où son père est un moine de l’école Shingon. A 19 ans il est à Tokyo, vient d’être rejeté de l’Université des Arts, écoute du Beatles et joue de la batterie dans un groupe de musique occidentale (on ne sait pas si pop, rock, blues…). Un jour, en 1971, la radio passe une annonce et sa vie change : Eitetsu se retrouve à faire du taiko dans l’île de Sado, dans le cadre du premier atelier organisé par Den Tagayasu. Coup de foudre (peut-être le son d’enfance, le taiko du temple de son père, une nostalgie à peine perçue), vie dans la commune, 10km de course par jour, plusieurs heures de taiko par jour, les concerts, la fondation d’un Centre d’Études, les tournées à l’étranger, l’énorme succès du groupe Ondekoza. Et puis la séparation. On ne sait pas vraiment ce qui mène à cette rupture entre le groupe d’origine et quelques uns de ses membres. Je peux seulement imaginer que la vie sur l’île, communautaire, sans télé, sans médias, sans alcool, sans excès, sans la permission d’entamer de relations amoureuses entre membres, n’était pas destinée à durer plus d’une dizaine d’années pour certains. Le groupe se divise en deux. Les membres qui quittent l’île s’appellent toujours Ondekoza. Ceux qui restent choisissent, sur proposition d’Eitetsu, le nom de Kodo. Eitetsu joue avec eux un an, puis « invente » la carrière de taiko soliste moderne. Il choisit encore une fois Tokyo e ne sait pas trop quoi faire de son art. Habitué aux rythmes de vie lents et sans médias de Sado, il trouve la grande ville porteuse de mille distractions. Alors il met en place un des fondements du taiko : transformer le problème en opportunité ! Bienvenues donc les distractions ; n’importe quelle expérience peut lui enseigner quelque chose, alors il commence à accepter toute sorte de contrat : rythmes d’accompagnement pour chanteurs et chanteuses, inaugurations de centres commerciaux, fêtes privées et publiques. Parfois il rigole en repensant à ces jours où on s’attendait qu’il égaye la fête, mais il était capable de jouer que sérieusement, solennellement, rituellement, et ça lui arrivait de plomber l’ambiance ! Problème n.2 : il doit faire face au coût des tambours de bonne qualité. Un bon O-daiko, au corps creusé dans une pièce unique de bois de kéyaki et ayant des peaux haut de gamme, peut coûter comme une maisonnette. Eitetsu se fabrique donc des tambours en collant entre elles des planches en bois un peu courbées, une technique très courante désormais. Il n’est pas très satisfait du son, mais l’avantage est que l’instrument est plus léger et se transporte facilement (opportunité). Problème n.3 : Eitetsu est invité à jouer dans tout type d’endroit, même à bord de mer où le son n’a pas d’éléments pour y rebondir. Mais aussi l’énorme dépôt Mitsubishi avec ses murs en béton nus, les temples bouddhistes et les sanctuaires shinto, les salles d’exposition d’énormes centres commerciaux, l’espace devant le grand Bouddha de Kamakura. L’avantage dans ce cas est qu’il peut expérimenter la résonance et l’effet visuel en dehors des théâtres, et que les gens trouvent fascinants ses spectacles en apparence hors contexte. Il teste, expérimente, modifie, adapte, travaille, recherche. Un des plus grands percussionnistes du monde se construit, jour après jour. Que se serait-il passé si Eitetsu n’avait pas entendu la pub du stage d’été à la radio, en ce jour de 1971 ? Probablement on aurait aujourd’hui un bon illustrateur et graphiste comme il rêvait de devenir. Mais à mon avis il y a un autre jour, dans sa vie, qui a donné une certaine direction à l’histoire du taiko moderne. En 1983, le créateur de mode Kansai Yamamoto prépare un défilé très important, le « Yamamoto Kansai Paris Collection » ; il a vu des concerts d’Ondekoza dans le passé et est resté charmé par le style seitai-gamae, c’est à dire jouer face au gros tambour, les bras levés, de dos au public. Un style inventé par Eitetsu, que d’autres groupes ont repris, notamment Kodo. Le dialogue qui suit cette demande je me l’imagine un peu comme ça : Eitetsu - « Ok, je vais appeler le percussionniste qui tient le rythme sur mes solos en seitai-gamae » Kansai - « Hors de question, faut que tu joues tout seul, c’est ça qui donnera du style à mon évènement, le minimalisme » Eitetsu - « Non, mais laisse-moi t’expliquer pourquoi ce n’est pas possib... » Kansai - « Arrête et signe ce contrat, allez ». Bon, j’ai voulu plaisanter. Le fait reste qu’Eitetsu, contraint de rendre intéressant un solo en seitai-gamae sans aucun support rythmique, se penche dans l’étude : exploiter les différentes zones de la peau, trouver le type de baguettes qui permet le meilleur résultat, composer en mode « variété rythmique », trouver le moyen de tenir longtemps dans la position. Et voilà, il invente encore une fois quelque chose de nouveau. Un seitai-gamae soliste. Sa recherche sonore a été fructueuse, au point que, lorsqu’il fait des concerts avec des orchestres, les musiciens le félicitent en lui disant que ses morceaux sont… riches en couleurs ! D’autres s’étonnent qu’il puisse atteindre des nuances de sons aussi fines avec de si grosses baguettes. Et puis, encore aujourd’hui, il est le seul au monde qui résiste aussi longtemps dans cette position là ! Il va bientôt avoir 70 ans mais il en fait une cinquantaine. Je connais ses rythmes d’entraînement, la rigueur de sa vie au quotidien, et cette jeunesse éternelle s'explique mais il serait aussi intéressant de savoir s’il suit un régime alimentaire spécifique.



Monsieur Hayashi a dans son CV des spectacles de tout type, inspirés par des photographes célèbres (le spectacles Manrai), par des poètes du passé, par la peinture à l’encre, des collaborations avec des joueurs de djembé de niveau international, le pianiste free-jazz Yosuke Yamashita et beaucoup d’autres. Je ne vais pas en faire la liste ici. Je vais juste traduire du japonais une déclaration qu’il fait dans les interviews : « Mes performances ont ce style parce que je veux transmettre au monde l’esthétique japonaise, et même la spiritualité et la pensée de mon pays. Je veux que les gens voient la beauté et la noblesse d’esprit des japonais, et en même temps je veux que ma musique soit quelque chose d’extrêmement contemporain. Et cela me réussit particulièrement lorsque je joue avec les orchestres européennes, qui ayant baigné dans une longue tradition de musique classique, sont capables d’élever la musique progressive contemporaine au plus haut niveau. »

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