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Sado

Dernière mise à jour : 3 mars

Je pense que, avant de décrire Sado, ça vaut le coup de connaître l'homme grâce auquel, à Sado, tout a commencé. Plus tard vous allez comprendre pourquoi j'approfondis sa bio. Préparez-vous un thé vert et mettez-vous confortables parce que, cette fois, l'aventure est longue.

DEN TAGAYASU

Pendant ses années de lycée, Den organise une grève qui aboutit à la destitution du directeur de l'école. Fini le lycée, lorsqu'il fait sa demande d'inscription à l'Université Waseda sans trop d'espoir, il est accepté ! Ce nom ne vous dit peut-être rien, mais c'est l'une des Universités privées les plus prestigieuses du Japon. C'est comme dire à un américain "Harvard" ou "Yale". Den soupçonne que cette expérience d'organisation des lycéens est l'un des facteurs qui lui valent les faveurs de Waseda, dirigée par une organisation étudiante de gauche. Pendant ses études de littérature chinoise là-bas, Den est fortement impliqué dans plusieurs manifestations violentes en 1952. En raison de son activisme politique effervescent, susceptible de déborder à tout moment, Den est non seulement expulsé de Waseda, mais il quitte également Tokyo pour éviter toute arrestation éventuelle par les autorités. Il travaille comme ouvrier au port de Kobe, mais son esprit d'aventure, ajouté à la possibilité de voir partir des navires tous les jours, lui fait prendre un navire et aller travailler en Allemagne après seulement six mois.



L'Allemagne lui réserve des discriminations raciales, et à mon avis c'est à ce moment là qu'il comprend la force et la profondeur de son amour pour sa propre culture. Ce n'est pas un cas qu'une fois rentré au Japon il étudie sous la direction du professeur Miyamoto Tsuneichi.

Miyamoto Tsuneichi est l'un des plus grands éthnologues que le Japon ait connu. De 1930 à sa mort en 1981, il a habité dans plus de 1200 maisons rurales, laissant un patrimoine d'enregistrements sur les traditions de son pays tout simplement énorme. L'intérêt de Tagayasu pour le folklore se manifeste également dans son activité au sein du groupe appelé Warabiza, qui interprète de la musique folklorique russe puis de la danse et de la musique folkloriques japonaises.



Folklore, danse japonaise, tradition
Warabiza aujourd'hui

Entre temps, il tombe amoureux, forme un couple puis une famille. En vacances avec sa famille, en 1958, Den va sur l'île de Sado pour la première fois. Charmé par les traditions locales, il parle avec les habitants de l'île et découvre qu'ils sont attristés : Sado perd sa population, les jeunes partent chercher du boulot dans les villes et l'âge moyen monte. Une île destinée à rester déserte ? Il quitte l'île après six mois, mais y retourne en 1968 avec sa famille dans l'intention d'y vivre.

La situation n'a pas changé, et Tagayasu commence à réfléchir à un plan pour ramener des jeunes sur l'île et créer un groupe de travail pour pas que les fêtes traditionnelles de Sado, qu'il trouve magnifiques, ne disparaissent pas. Il décide de se concentrer sur l'aspect musical. Entre temps, il a obtenu le permis de retaper et habiter une ancienne école. Ces 15 dernières années il a parcouru le Japon en long et en large, et ça, plus ses études avec le Professeur Miyamoto, lui a donné une grande familiarité avec les festivals japonais de Taiko. C'est donc avec un stage de taïko qu'il veut lancer sont activité locale. Il contacte le présentateur Ei Rokusuke et lui demande de transmettre une annonce dans son programme radio. Une quarantaine de jeunes répondent à l'annonce, se rendent sur l'île pour participer au stage et une dizaine d'entre eux restent vivre là-bas, formant un groupe d'expérimentations musicales. Je sais ce que vous pensez en ce moment : une dizaine, c'est énorme.



Mais l'annonce fut passée en 1970, une époque de pleine liberté, curiosité, recherche, aventure, une époque où les communes vivaient leur moment de gloire. Où l'on pensait vraiment que "famille" pouvait signifier de tout, même une quarantaine de personnes, et pas forcément du même sang, mais plutôt avec les mêmes idéaux, les mêmes valeurs, les mêmes rêves.


La bière de Sado

Les premiers mois, les jeunes qui se rassemblent sur Sado ont tendance à faire trop la fête et Den décide d'établir quelques règles strictes pour Ondekoza. Ils ne doivent pas regarder la télévision ni lire les médias, l'alcool ou le tabac ne sont pas autorisés. La caractéristique (qui deviendra) principale de leur entraînement, la course, s'ajoute aux séances de Taiko, de danse et de flûte. En 1971, le groupe Ondekoza est né. Les membres habitent ensemble comme dans une commune. Ils ont leur potager, leur atelier de poterie, leur salle d’entraînement. Peu après, il décident de consacrer l’encaissement des concerts à la construction d’un Centre d’Études. Ils partagent la même conviction sur la pratique du taiko : pour eux, l’étude des rythmes ne peut pas faire abstraction d’un lourd entraînement physique. Pour Den, la formule de vie est « jouer + courir ». Tous les jours ils se lèvent à 4h du matin pour courir 10 km, dans la neige ou dans n’importe quelle condition.


ONDEKOZA


Pourquoi le groupe choisit-il ce nom ? "Za" indique un théâtre ou, comme dans ce cas, un groupe, dans le sens de compagnie, comme une compagnie théâtrale.


Ondeko (鬼太鼓) est un mot composé de « démon » et « tambour », et c’est juste une autre façon de lire ces idéogrammes qui normalement se prononcent ONIDAIKO. Malgré la renommée et la popularité de l'Ondeko, la danse du tambour démoniaque, on en sait relativement peu sur ses origines.

 

Une histoire raconte qu'en l'an 877, sous le règne de l'empereur Yozei, une danse de moine bouddhiste aurait été introduite dans la péninsule de Noto près de l'île de Sado en provenance de Chine. Une autre version veut qu'elle soit originaire de la Danse du Lion (shishi) de la dynastie Tang - également de Chine - au VIIIe siècle. Elle aurait peu à peu évolué pour devenir la Danse du Tambour Démoniaque en arrivant à Sado.



La "danse des démons au son du tambour" Ondeko a été introduite à Sado à travers divers développements, et par conséquent il existe de nombreuses variations dans les styles de danse, même si tous ont en commun des démons masqués dansant au son des tambours. Ces performances peuvent être grossièrement classées en cinq styles : "Mamemaki-ryu" (on jette des haricots pour augurer la chance), "Issoku-ryu" (style à une jambe), "Maehama-ryu" (un message oral livré dans toutes les maisons pour les préparer à l'arrivée des ONI), "Hanagasa-ryu" (style au chapeau fleuri) et "Katagami-ryu" (danse lente avec deux shishi).

 

Chaque mouvement a une signification spécifique, et les danseurs prêtent une attention particulière à leurs mains et à leurs pieds. Plus important que tout, les Oni synchronisent leur respiration avec les tambours. Leur capacité à contraster l'immobilité et le mouvement dans la danse, ainsi que le timing exquis de leurs pauses, sont le résultat de l'exposition à l'Ondeko depuis l'enfance. Les séances de pratique et d'enseignement sont orchestrées par les membres seniors de l'équipe, et sont indispensables à la perpétuation de cette tradition.


MAIS C'EST QUI CET ONI ?


Le Oni n’est pas les diable comme on l’entend en Occident. C’est un personnage qui pourrait ressembler à un elfe, un ogre, un faune des bois…


Il a un aspect épouvantable et est généralement porteur de catastrophes et de punitions. Mais sa nature est ambigüe. Selon le livre Les Créatures mythologiques de Rossana Beretta, les oni auraient été plutôt à l'origine des esprits qui protégeaient les humains de certaines créatures malfaisantes, mais dont la proximité avec les forces des ténèbres aurait avili la nature pacifique. C'est cette nature que l'on essaie d'évoquer par les rituels.


Si vous demandez au habitants de Sado, ces danses et traditions super-charmantes représentent des prières pour une bonne récolte et pour la santé des familles. Le oni danse et représente à la fois les peurs et les espoirs des gens, avec une victoire finale des espoirs.


Dans certains villages seulement les artistes, dans d’autres ce sont tous les habitants qui dansent, et presque tout le temps c’est le taiko qui donne le rythme.


Les costumes sont le top pour les amateurs de folklore ! Sado est l’un des endroits les plus riches en culture, tradition et folklore du Japon entier. Je souhaite à vous tous et à moi-même d'avoir l'occasion, un jour, d'y assister en présence. Ce serait une expérience d'une force incroyable. Pour revenir au taiko moderne, mon avis est que Mr Oguchi œuvre une coupure avec la tradition, invente le kumi-daiko et fonde le premier groupe, c’est vrai. Mais c’est grâce à Ondekoza que le concept de musique visuelle se forme. Pourquoi ? Parce que Tagayasu Den est un conteur, inspiré par de nombreux livres et histoires. Son concept de performance de Taiko est unique. Il veut que le public voie le son, un concept qu'il emprunte au dieu / déesse Kannon Sama. Le caractère pour Kannon (観音) signifie littéralement voir le son. Il veut créer une forme d'art de la performance plus visuelle et plus viscérale avec le Taiko d'Ondekoza. Il crée ainsi des pièces uniques telles que Yatai Bayashi et Odaiko.


déesse, kannon, bodhisattva, buddha
Kannon par Rowena Pendragon

C'est donc Tagayasu qui devéloppe le côté chorégraphique du kumi-daiko, l'aspect qui distingue cette forme de percussion de toutes les autres. Aujourd'hui on décrit les morceaux de taïko comme un mélange de musique et arts martiaux, car les chorégraphies peuvent faire penser aux kata du karaté et d'autres disciplines similaires. Connaissant l'histoire et les intérêts de Tagayasu, toutefois, je pense que la première inspiration des "gestes taïko" lui arriva de l'observation des traditions de l'île, déjà si rares et précieuses par rapport à la grande ville et à la diffusion des entreprises et des salariés en costume et cravate : le pêcheur qui lance son filet, le bûcheron qui abat sa hache sur le tronc de l'arbre, l'agriculteur qui récolte les fruits de son travail, et ainsi de suite. Il appelle donc son groupe Ondekoza en hommage à ces danses et à ces traditions.


Mis à part le fait de rendre la percussion très visuelle, quelles sont les valeurs de ce groupe ? À la base de l'activité d'Ondekoza se trouve le principe du "Sogakuron" - selon lequel "courir et jouer du tambour ne font qu'un, et reflètent le drame et l'énergie de la vie".


Après 10 ans de tournées nationales et internationales, le groupe se sépare en 1980. Les membres qui quittent l’île, guidés par Den Tagayasu lui-même, s’appellent toujours Ondekoza et vont vivre ailleurs. Ceux qui restent prennent le nom de Kodo et vivent là-bas encore aujourd’hui. Leur Centre d’Études et leur festival Earth Celebration ont un grand succès. En japonais, le mot "Kodō" véhicule deux significations : "battement de cœur", la source primordiale de tout rythme, et, lu différemment, le mot peut signifier "enfants du tambour".

Il m’est arrivé de faire une audition en 2007 pour passer deux ans de pratique à Sado dans l'école de Kodo. A l’époque mon japonais était fluent et les échanges furent faciles et cordiaux. J’habitais déjà en France, et eux, ils avaient besoin de me faire une audition en présence, donc on n’en fit rien. J’ai fait du taiko en Écosse par la suite, mais la nostalgie de Sado, île jamais visitée, reste au fond de mon cœur. La vie m’a fait cadeau de ce lieu par d’autres chemins: un roman d’Amélie Nothomb, « Ni d’Adam ni d’Ève ». Je souhaite donc partager avec vous une partie de sa visite à Sado :

L’intérieur des terres se révéla infiniment plus beau et étonnant que la côte. Le clou, se furent les immenses vergers de kakis enneigés : par une bizarrerie de la nature, les plaqueminiers, qui perdent leurs feuilles en hiver comme tous les arbres fruitiers, ne perdent jamais leurs fruits, même quand ceux-ci ont dépassé le stade de la maturité. Dans les cas extrêmes, les arbres vivants portent leurs fruits morts, évoquant une descente de croix. Mais l’heure n’était pas aux cadavres et j’eus droit aux arbres de Noël les plus stupéfiants : ces plaqueminiers noirs et nus, chargés de kakis mûrs à souhait, sur l’orange desquels la neige formait une couronne lumineuse. Un seul arbre ainsi orné eût suffi à m’exalter. J’en vis des armées, figées dans les prairies désertes : la tête me tournait tant d’admiration que de désir, car les kakis à point font mes délices. Hélas, j’eus beau sauter, je n’en attrapai aucun.




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