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Histoire moderne du taïko

Dernière mise à jour : 2 oct. 2023

Au fur et à mesure de son évolution, les religions bouddhiste et shintoïste japonaises ont commencé à le considérer comme un instrument sacré. Parallèlement à la cour impériale, ces tambours sont présents dans les cérémonies de village, dans les spectacles de théâtre mais aussi dans les jinja (temple shintoïste) et tera (temple bouddhiste).

Le passage au taiko contemporain commence, joliment, dans un temple shintoiste. Voici l'histoire.

Le taiko fait sa vie sans grands changements jusqu'aux années 1950. La guerre est finie. Reconstruction, expansion économique, joie de vivre retrouvée. L'occupation militaire américaine devient vite une occupation culturelle. Tout ce qui vient des Etats Unis est considéré cool. La culture occidentale plaît aux yeux : Les jeunes filles se coiffent à l’occidentale ; les magasins de mode occidentale prolifèrent.

Ochazuke no aji, film de OZU 1952
Elle plaît à la bouche : On peut de temps en temps sortir en quête d’un hamburger à la place d’un okonomiyaki ; les cafés où on peut commander un whisky ou un Coca sont de plus en plus fréquentés. Elle plaît à la partie de l'esprit en quête de nouveauté, d'exotique : Dans la moitié des locaux on peut désormais rentrer en chaussures. Elle plaît aux oreilles : Jazz, boogie, swing, sont les protagonistes des radios et des boîtes, où les danses effrénées de couple représentent une ouverture à la nouvelle vie. Les jeunes musiciens se donnent un look américain et fument des Marlboro.


Swing en kimono

Un de ces jeunes s’appelle Daihachi Oguchi, a 20 ans et joue de la batterie dans une petite formation jazz. Peut-être Daihachi s'habille et se coiffe comme un jazzman de New York, trouve la musique japonaise dépassée et admire la modernité du rêve américain. Un jour de printemps un ami va le chercher et lui montre une vieille feuille retrouvée dans le temple Osuwa, dans leur ville à 2 heures de Tokyo, Okaya. "Regarde" il lui dit "j'étais en train d'aider le prêtre du temple à débarrasser un ancien dépôt, qui prenait la poussière depuis le début de la guerre. On a retrouvé plein de choses intéressantes. Mais ça, ça a l'air d'avoir une valeur. C'est une ancienne partition, visiblement pour instrument à percussion. Saurais-tu la lire ?" C'est le moment où Daihachi a une première occasion pour laisser tomber. Il suffit de dire "C'est quoi cette vieillerie? Ça m'intéresse pas". Et le taiko serait aujourd'hui un phénomène anthropologique connu par 5 ou 6 chercheurs occidentaux, pas plus, avec un impact zéro sur la culture mondiale. Mais non ! Il décide de s'intéresser à cette fichue partition.
La notation est tellement ancienne que ni lui ni ses collègues en comprennent le contenu. Une deuxième occasion pour laisser tomber se présente : on offre la partition au musée ethnologique de quartier et on l'oublie. Mais non ! Il veut savoir. Et commence à faire le tour des personnes âgées de son quartier. Il demande à droite et à gauche, la réponse est toujours la même : "???" Après plusieurs semaines sans résultats, quelqu'un lui indique enfin un vieux monsieur qui peut savoir quelque chose. Je ne connais pas le nom de ce monsieur. En tout cas, il s'avère qu'il est la dernière personne de la ville à avoir joué ce morceaux, près de 60 ans auparavant ! Il aide Daihachi à comprendre et interpréter ce morceau.
On s'approche à grands pas d'une troisième occasion… Histoire alternative : Daihachi joue le morceau sur un taiko du temple, il s'amuse un peu puis il revient à son groupe de jazz. Mais tu connais déjà la réponse, non ? C'est pas ça qui va se passer. Il s'entête. (C'est pas pour rien qu'il est japonais).

Il regarde la partition, qui est vraiment simple, et se dit "Mais c'est quoi ce truc? Le tic toc d'une pendule ? Je vais mettre de l’épice à cette musique". Daihachi a une formation en jazz, une des musiques les plus compliquées. L'idée d'un morceau simple au point d'être ennuyeux est insupportable pour lui. Comment faire ? Je m'imagine la recherche de Daihachi si elle était représentée dans un film américain : tourmentée et soufferte, peut-être lors d'une nuit d'éclairs et de tonnerres, avec une musique montante et un montage serré. Dans la réalité, je pense qu'il a réfléchi tranquillement, qu'il s'est amusé à jouer un peu de ci et un peu de ça, et finalement il n'a pas dû chercher loin : il avait à disposition son instrument, la batterie, et un instrument de son pays. Il décide de mélanger les deux choses. En s’inspirant de la batterie, il cherche des tambours aux sons aigus qui peuvent jouer le rôle de la caisse claire, de tambours graves pour la grosse caisse et ainsi de suite.
Sauf qu'un batteur s'occupe de toutes les parties, tout seul. Dans ce nouveau concept, les percussionnistes sont plusieurs, et chaque percussionniste joue d’un tambour différent. Mesdames et messieurs, le premier ensemble taiko est né ! C’est le moment historique où l’on passe du taiko solo au taiko d’agrégation (kumi-daiko) ; aux groupes. C’est le moment où le taiko sort idéalement des sanctuaires et des fêtes traditionnelles de village pour rentrer dans les théâtres et dans les salles de concert : cette fois pas en tant que musique accompagnant un spectacle, mais en tant que concert musical.
En hommage au sanctuaire où la vieille partition a été retrouvée, le premier ensemble du taiko moderne est nommé Osuwa Daiko.


Mr Oguchi a contribué à la fondation d’importants ensembles à l'étranger, tels que le San Francisco Taiko Dojo, qui a joué pour des films d’Hollywood et fait depuis plus de 40 ans des tournées internationales. Il a fait vibrer ses taikos à Nagano en 1998, à la cérémonie de conclusion des jeux olympiques. Il nous a quitté en 2008 à l’âge de 84 ans, dans un accident de voiture. « Nous tous entendons un rythme taiko, dontsuku dontsuku, dans le ventre de notre mère » ils disait aux journalistes «notre propre cœur est un taiko ». Le taiko qui se joue aujourd'hui partout dans le monde, vient d'une idée de Daihachi Oguchi donc, qui, tourmentée ou tranquille que soit, révolutionne l'histoire de la percussion. En conclusion, pour revenir au discours de l'origine de cet instrument merveilleux : si le taiko existe, c'est grâce aux chinois. Si le kumi-daiko existe, c'est grâce aux japonais. S'il existe en France du Sud, et ben… je vous en prie !
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